jeudi 31 août 2017

   Tous désirs charnels confondus, le partenaire idéal pour le feu est insupportable pour l’esprit. La passion est un écroulement exquis et la complicité un rétablissement provisoire.

(1638)


   Il ne faut pas croire que le Diable ne tente que les hommes de génie. Il méprise sans doute les imbéciles, mais il ne dédaigne pas leur concours. Bien au contraire, il fonde ses grands espoirs sur ceux-là.

(Charles Baudelaire)



mercredi 30 août 2017

   D’un rigoureux sondage effectué par mes soins au marché du village, il appert que l’implantation d’une puce électronique en chacun d’entre nous réglera les problèmes essentiels (vols, violence, corruption, flux migratoires, mildiou, etc.)
    La démocratie étant la loi des plus stupides et la dictature celle du plus dangereux, nous voilà bien avancés avec la Loi.

(1635)

 

Direction générale opérationnelle


   En hiver, il est toujours possible de faire quelques pas, couper du bois ou s’entretenir avec une stalactite de glace. En été, tout est perdu. Au-delà de trente degrés à l’ombre, on est en nage à la seule envie de se diriger vers la douche que l’on vient de quitter.

(1603)

 

Le bon vieux temps qu'il fera demain

   Les jours deviennent meilleurs quand ils raccourcissent.

(1459)


L'hiver, c'est la Voie

   Après m’avoir fait passer un examen dans l’obscurité complète, le médecin se tourna vers moi et dit:
    - Votre résultat est celui d’un sportif de haut niveau. Vous n’abandonnez jamais.
    - J’abandonne depuis toujours, lui répondis-je.
    - C’est la même chose. Votre tracé est semblable à celui d’un champion.
    - Je suis champion du monde des tracés.
    - La courbe de tension électrique vous place néanmoins à la limite de l’épilepsie. Des gens comme vous ne peuvent pas travailler.
    - Hélas...
    - Mes collègues et moi vous fourniront un certificat vous délivrant de la torture du tripalium.
    - Sainte femme !

    Elle me serra la main, et je m’en allai avec cette légèreté qui caractérise le dormeur du val sur la mousse.
    Quelques mois plus tard, elle prit sa pension et m’invita sur ses terres au bord de la méditerranée, où j’arrivai par train de nuit en mangeant des anxiolytiques.
    Elle consacrait son temps libre à aider les clochards toxicomanes de la côte d’azur. Au cours de l’une de nos promenades, elle me fit découvrir un terrain de quelques hectares, envahi par la végétation, et sur lequel vivait en autarcie un sauvage armé d’une carabine. « Même la mafia locale n’a pas réussi à le déloger de là, me dit-elle. Il vous plairait beaucoup. Personne ne sait s’il est encore vivant aujourd’hui. Il ne sort de chez lui que lorsque le monde est éteint. »
    Après avoir déambulé entre les sentiers grillagés des diverses propriétés sous gardiennage, je fis mes adieux à cette femme généreuse, en la remerciant de m’avoir convié dans cette partie du monde aux mains des vigiles et des promoteurs immobiliers. Défoncé au lorazépam, je pris le chemin du retour, encadré par deux douaniers hésitant qui, après s’être longuement concertés, ne m’adressèrent pas la parole.
    Assis dans ma cabane au bord de l’eau, je pense de temps à autre à cette dame de cœur qui m’a tant aidé : le désir de voyager, déjà bien affaibli en moi-même avant cette expédition, m’a désormais quitté pour toujours.

(1606)

 
Dames de cœur sont les capucines

mardi 29 août 2017

   Ils attaquent la haie de leur jardin en longeant le cordeau tendu, afin de la transformer en mur de feuilles déchiquetées. Ensuite, ils se pâment devant la ligne d’horizon dessinée par les cimes des arbres.

(1637)


Houbiste épousant les formes

   Cette société, qui détruit la biosphère, doit disparaître.

(Henri Laborit)





Suzanne aux yeux noirs

lundi 28 août 2017

   Tous ceux qui ont approché l’Éphésien avec attention ne peuvent jamais vraiment le quitter.
Parlant d’Héraclite, Heinz Wismann nous offre une formule abyssale et céleste :

    «  Lorsque le discours se déploie, il entre invariablement en contradiction avec lui-même. »

(1636)


dimanche 27 août 2017

   Phonétiquement, Dao de jing est une merveille de swing. Jo Jones le jouait à la perfection.

    (Répétez plusieurs fois Daw de d’jing à haute voix avant de commencer. Ensuite, comptez en tête Un et puis deux et puis trois et puis quatre et puis, car dans un rythme ternaire, chaque temps est divisé par trois.)

    Quatre temps, donc, comme ceci :


    1   -   -   2   -   -   3   -   -   4   -   -
    jing        da  o   de  jing        da  o   de


    Répétez en boucle.    
    Sur la ligne supérieure, le signe - signifie et, puis il signifie puis, puis à nouveau et, etc.
    Sur la ligne inférieure, faites du scat avec Lao Zi.

    N’oubliez jamais que:
        - La charleston se referme sur le "da" de "dao".
        - La cymbale ride est frappée sur "da", "de" et "jing".

    Restez fous : toujours.

    Jouons les contre-temps sur la caisse claire plus tard.



(478)




Dao



de jing








vendredi 25 août 2017

   Lorsque la musique s’arrête, tout devient musical, excepté en ville où s’abîment toujours les civilisations.

(1631)


Des fleurs et des hommes

   L’éducation esthétique est évidemment d’une extrême importance, et lorsqu'elle est menée à son terme on découvre que la beauté suprême se manifeste en l’absence de tout ce qui a été figé par l’homme. Il suffit de passer quelques instants avec un lézard qui hésite ou une femme qui paresse pour être emporté.

(1630)

Demoiselle Harco, sans hésitation

jeudi 24 août 2017

   C’est avec le plus grand sérieux que les hommes s’échangent des signes de changement d’humeur, comme des sémaphores en plein brouillard.

(1627)
 

La nuit où la Grande Citrouille 
quitte le carré des citrouilles



   On ne communique vraiment qu’avec celui qui admet l’impossibilité absolue d’accéder à quoi que ce soit.

(1628)


mercredi 23 août 2017

   Je vis alors des plaines et des vallées traversées de ruisseaux, habitées par des êtres facétieux et sans ambition. Ils s’invitaient mutuellement à boire le thé dans leurs cabanes d’argile et leurs terriers, lesquels avaient été bricolés avec plaisir entre les bouleaux et les peupliers aux feuilles tremblantes.
    Autour des étangs poussaient des arbres fruitiers, passaient quelques chèvres et des loups, des poules et des renards, et une femme, d’une vivacité d’esprit et d’une beauté telle que tous en tombèrent amoureux, hélas.

(1613)


   Dans le domaine technique plus encore que dans tous les autres, l’homme est à la recherche de la perfection. Or, ce qui se perfectionne devient de plus en plus froid, et ce qui est parfait devient tout à fait mort.
    Le rêve secret de l’homme est-il de finir écrasé entre une équerre et un compas, ou d’en finir avant, de peur de côtoyer son idéal ?

(1626)


          Une maison exceptionnelle, juchée en hauteur dans un écrin de verdure… et où le béton prend toutes ses lettres de noblesse.


mardi 22 août 2017

 Disons que je n'étais ni dans les tribunes pour voir le match, ni sur le terrain pour jouer. J'étais plutôt dans les sous-sols, observant avec indifférence la structure de base tout entière.

(Jim Harrison)



Le sens de l'histoire





   Est-il vraiment si difficile d’organiser une rave-party dans un caisson hyperbare ?

(1411)

 

Entrée de la Fête Technologique

   Humaniste : personnage hirsute s’avançant sous un chapiteau avec un fusil à pompe au petit matin, à la recherche de l'ingénieur du son.

(1410)


Transhumaniste anticipant les acouphènes

lundi 21 août 2017

   (...) on risque la folie ou la catastrophe à appliquer littéralement à la réalité ce qu'on a appris dans un livre.

(Edward Wadie Saïd)


   - Si nous ne détruisons pas rapidement la terre, l'ennemi s'en chargera, mon général.
   - Vous avez carte blanche, colonel.

(1601)


L'homme est une erreur, dit chèvre Gabrielle

samedi 19 août 2017

   C’est par dépit que l’on finit par ouvrir un livre, pour être agacé par quelqu’un d’autre.

(1623)

 

Suzanne aux yeux noirs jamais ne nous agace

   La Paix perpétuelle, c’est être allongé sur un matelas d’eau tiède et recevoir quelques gouttes d’eau sucrée toutes les quarante secondes. C'est intenable. À tous ceux qui pensent avoir trouvé La Solution, nous devons montrer cette vision aérienne de Guido Ceronetti :

    « Le choix profond de l’homme sera toujours pour un enfer passionné plutôt que pour un paradis inerte. »

    Comment laisser à chacun la possibilité d’aménager son propre enfer, en toute clairvoyance et sans trop déranger les autres ? Voilà la question qui devrait constituer la base d’une philosophie politique universelle.

(1405)


Accueil pour Sittelle - nommée Torchepot par un malvoyant

vendredi 18 août 2017

   Le citadin aspirant au retour à la nature sauvage réinvestit la campagne. L'allée de graviers, qui constituait la référence en matière de chemin carrossable, est remplacée par une dalle de béton ornée de poteaux luminescents, et permettant la surveillance de l'automobile depuis le canapé du salon. Le vieux pommier, admiré lors de l'achat du terrain et perdant subitement ses feuilles en automne, est abattu sur-le-champ. Un chenil aux barreaux d'acier capable de supporter la charge d'un buffle est érigé à côté du double garage. On y enferme un énorme chien noir, compagnon idéal d'une heureuse maisonnée. La pelouse est défendue par un grillage de deux mètres de haut aspergé d'herbicide total, ce qui offre la coquette vision d’un couloir de terre morte.
    Deux ans plus tard, une fois le couple séparé, d'autres propriétaires ajouteront au tableau quelques cubes de plastique multicolore autour du nouveau barbecue pour l’agrément général. Ensuite, Israël bombardera l'Iran à l'instant où le Pakistan frappera l'Inde, tandis que la guerre civile se répandra en Europe et aux Etats-Unis. Mais tout ne sera pas perdu pour autant : les panneaux solaires, savamment placés en prévision du pire, permettront de visionner, en temps réel, l’inconvénient d’être né vers la fin.

(915)

 



mardi 15 août 2017

   Non, ce n’était pas mieux avant, et non, ce ne sera pas mieux demain.
   Chèvre Samuel nous l’a déjà dit :

    « On est là, partout où l’on sera ce sera inhabitable, voilà. »

(1583)


lundi 14 août 2017










Ce sont amis 



Que vent emporte








   Après la mort du jardinier, il faut environ deux ans pour que le jardin devienne merveilleux. Pour une maison en bois, comptez une dizaine d’années de laisser-faire avant l’inclinaison des parois, et pour un château, quelques siècles. On n’abandonne jamais assez tôt un ouvrage monumental, et le charme qu’on lui trouvera dans l’avenir ne viendra que par comparaison avec la démesure croissante.
    Dans le palais aux dorures écœurantes et la hutte de bambous se trouvent pourtant les mêmes petits hommes déconcertés, fumant des racines séchées.
    Le milliardaire qui abandonne tout pour aller vivre de peu dans une petite maison au bord de l’eau, à cet instant seulement devient un grand homme.
    Quant à celui qui n’a jamais rêvé de pouvoir vivre modestement sans travailler - même s’il sait que cela ne suffit pas -, celui-là est encore plus malade que les autres.
    L’instauration du Revenu Universel pourrait être le premier pas - avant la suppression de l'argent -, un pas vers la constitution d’une aristocratie mondiale de l’oisiveté volontaire et minimaliste, anarcho-primitiviste, dansante et primesautière, flegmatique et potagère, caressante et cruelle, en pleine conscience.

(1622)


Petite touche de cruauté

samedi 12 août 2017

   Lorsqu’un homme est heureux, il ne désire rien de plus. Mais il est des jours où l’homme n’a pas envie d’être heureux, et bien d’autres encore où il ne sait exactement ce qu’il désire.
    Quant à l’homme malheureux, il lui arrive de réfléchir profondément, ce qui accélère sa chute dans les profondeurs.
    Sur terre, et dans ces conditions, il est donc impossible d’organiser quoi que ce soit, excepté une promenade, et, finalement, c’est peut-être heureux, car le planificateur convaincu est souvent accompagné de vigiles bienveillants.

(1621)


Non-planificatrices des Sphères
   Tout le monde peut poser un appareil photographique dans la rue, appuyer sur le bouton et prendre une image qui ferait honte à l’humanité.

   Je suis parfaitement malheureux, mais je ne me plains pas.

(Don McCullin)


Photographie Don McCullin

vendredi 11 août 2017

   Rejeter l’intelligence, abandonner la connaissance, comme le préconise Lao-tseu, n’est-ce pas faire preuve de suprême intelligence ?
    "L’intelligence est sortie du désir de la lutte", ajoute Tchouang-tseu.
    La civilisation et la démocratie sont le triomphe de la vulgarité savante. Je ne vois pas d’autre issue que le jardinage.

(1620)


L'anarcho-haricot fricote volontiers avec la capucine

   Bien des architectes conçoivent leur propre maison comme une sorte de labyrinthe. Pour se rendre à l’étage, il faut contourner le ficus, passer sous l’arceau métallique, éviter la sculpture de l’entresol, tourner autour de la colonne, longer la fontaine lumineuse, etc. Le premier trajet vers l’étage est une réelle aventure, mais si vous passez quelques jours chez lui - je ne conseille la compagnie d’un architecte à personne -, ce qui était charmant deviendra éprouvant. L’originalité du bâtiment fait le calvaire des invités. Mieux vaut dormir dans une grotte et passer ses journées au grand air.

(1619)


   Le développement du réseau Internet, avec sa mémoire totale associée au désir de Transparence Internationale est une excellente chose : tout cela jette une lumière puissante sur notre créativité dans l’art du mensonge, et plus encore sur le déni des contradictions qui nous constituent.

(1612)



Époux atteints de Transparence
   Au crépuscule, le marteau cesse de frapper l’enclume et la flèche de siffler à nos oreilles. L’humidité nous enveloppe de sa fraîcheur, et le frémissement du végétal nous délivre de nos aberrations.

(1610)


Marcottage entre chien et loup

   Des études ont montré que les singes préfèrent les mélodies apaisantes au rock’n roll, mais que si on leur laisse une totale liberté, il débranchent les diffuseurs. Voilà des gens qu’il serait agréable d’inviter dans son jardin le jour de la Fête des voisins.
    Il faut appliquer le mot de Cioran « Lire comme un concierge » en ouvrant la Lettre sur les chimpanzés de Clément Rosset.

(1617)


Invités de haut vol











Certains animaux sont-ils prévoyants ?

mercredi 9 août 2017

    Ensuite ma vieille voisine tendre et cultivée fut conduite à l’hospice par ses enfants, et ceux-ci louèrent la maison à un grutier géant. Dans un petit chenil grillagé, le conducteur d’engins enferma un gros chien de berger qui, nuit et jour, ne cessa plus d’aboyer.
    À de nombreuses reprises, je tentai d’expliquer à cet homme qu’il m’était impossible de continuer à vivre sans dormir, mais il ne voulait rien savoir. C’était comme ça, et c’était tout, me disait-il du haut de ses deux mètres.
    Après une ultime tentative de dialogue, j’envoyai un émissaire de la SPA, mais l’enclos mesurait quatre mètres carrés et il n’était donc - bien évidemment - pas question de maltraitance.
    Comme tout le monde, j’aimais les humbles et inlassables travailleurs du bâtiment, cette fraction rude mais sensible dont les moralistes vantent avec raison le bon sens, surtout lorsque ces derniers vivent dans un endroit suffisamment isolé du réel.

    Ici s’arrête la fumisterie éthique* et reprend la narration du rêveur ordinaire.

    Un jour, l’animal s’enfuit et galopa en direction des chèvres au moment même où mon voisin rentrait du travail. J’empoignai ma bêche, et après avoir éloigné le chien d’un grognement profond que je ne me connaissais pas, je me dirigeai vers le grutier avec cette rage libératrice qui en a sauvé plus d’un tout en supprimant l’autre.
    J’ai oublié les termes que j’employai alors pour décrire ma désolation, mais je me souviens que je ne criais pas. C’était une colère froide et meurtrière à laquelle il avait affaire. Je finis mes propos par cette simple phrase qui me revient à présent:
    - C’est terminé.
    Ses larges épaules se voutèrent. Il blêmit. Je rentrai chez moi et me mis au lit.
    Les aboiements cessèrent aussitôt, et l’homme se transforma en douce et transparente créature, fermant la porte avec délicatesse et cessant de faire ronfler le moteur de sa Mercedes lorsqu’il rentrait pendant la nuit.
    Quelques semaines passèrent, et je le croisai sur la route alors qu’il marchait lentement, l’air inquiet. Je voulus le remercier, mais il était en état de choc, comme si la somme des hurlements continus du chien durant ces deux années lui étaient entrés dans l’oreille en une seule seconde.
    Il murmura tout de même :
    - Je me suis séparé de Rex... (sic).
    - Je ne vous en demandais pas tant, lui répondis-je. Ne pouviez-vous comprendre ?

    Il n’ajouta rien. Non, il ne pouvait pas comprendre. Il était incapable de comprendre, et c’était tout. Un homme, ça ne s’empêche pas, ça s’arrête quand la tête entre en contact avec le mur, pas avant, pas même quelques millimètres avant.

    Si je me rappelle cette histoire vieille de plus de vingt ans, c’est parce qu'une nouvelle famille vient d’emménager non loin de chez moi, avec un roquet à poils blancs et deux petites filles aux cris aigus. Mais cette fois-ci, je ne crains rien. J’ai maintenant de l’expérience. J’observe l’installation de cette famille nerveuse avec nostalgie. Mon regard se pose sur ma bêche fidèle et, emplissant pleinement mes poumons d'une brise enivrante, je souris en toute sérénité.

*Voir les travaux approfondis de cousin Frédéric, Le Bluff éthique


(1387)



Excellent voisinage (vue partielle)