mercredi 9 août 2017

    Ensuite ma vieille voisine tendre et cultivée fut conduite à l’hospice par ses enfants, et ceux-ci louèrent la maison à un grutier géant. Dans un petit chenil grillagé, le conducteur d’engins enferma un gros chien de berger qui, nuit et jour, ne cessa plus d’aboyer.
    À de nombreuses reprises, je tentai d’expliquer à cet homme qu’il m’était impossible de continuer à vivre sans dormir, mais il ne voulait rien savoir. C’était comme ça, et c’était tout, me disait-il du haut de ses deux mètres.
    Après une ultime tentative de dialogue, j’envoyai un émissaire de la SPA, mais l’enclos mesurait quatre mètres carrés et il n’était donc - bien évidemment - pas question de maltraitance.
    Comme tout le monde, j’aimais les humbles et inlassables travailleurs du bâtiment, cette fraction rude mais sensible dont les moralistes vantent avec raison le bon sens, surtout lorsque ces derniers vivent dans un endroit suffisamment isolé du réel.

    Ici s’arrête la fumisterie éthique* et reprend la narration du rêveur ordinaire.

    Un jour, l’animal s’enfuit et galopa en direction des chèvres au moment même où mon voisin rentrait du travail. J’empoignai ma bêche, et après avoir éloigné le chien d’un grognement profond que je ne me connaissais pas, je me dirigeai vers le grutier avec cette rage libératrice qui en a sauvé plus d’un tout en supprimant l’autre.
    J’ai oublié les termes que j’employai alors pour décrire ma désolation, mais je me souviens que je ne criais pas. C’était une colère froide et meurtrière à laquelle il avait affaire. Je finis mes propos par cette simple phrase qui me revient à présent:
    - C’est terminé.
    Ses larges épaules se voutèrent. Il blêmit. Je rentrai chez moi et me mis au lit.
    Les aboiements cessèrent aussitôt, et l’homme se transforma en douce et transparente créature, fermant la porte avec délicatesse et cessant de faire ronfler le moteur de sa Mercedes lorsqu’il rentrait pendant la nuit.
    Quelques semaines passèrent, et je le croisai sur la route alors qu’il marchait lentement, l’air inquiet. Je voulus le remercier, mais il était en état de choc, comme si la somme des hurlements continus du chien durant ces deux années lui étaient entrés dans l’oreille en une seule seconde.
    Il murmura tout de même :
    - Je me suis séparé de Rex... (sic).
    - Je ne vous en demandais pas tant, lui répondis-je. Ne pouviez-vous comprendre ?

    Il n’ajouta rien. Non, il ne pouvait pas comprendre. Il était incapable de comprendre, et c’était tout. Un homme, ça ne s’empêche pas, ça s’arrête quand la tête entre en contact avec le mur, pas avant, pas même quelques millimètres avant.

    Si je me rappelle cette histoire vieille de plus de vingt ans, c’est parce qu'une nouvelle famille vient d’emménager non loin de chez moi, avec un roquet à poils blancs et deux petites filles aux cris aigus. Mais cette fois-ci, je ne crains rien. J’ai maintenant de l’expérience. J’observe l’installation de cette famille nerveuse avec nostalgie. Mon regard se pose sur ma bêche fidèle et, emplissant pleinement mes poumons d'une brise enivrante, je souris en toute sérénité.

*Voir les travaux approfondis de cousin Frédéric, Le Bluff éthique


(1387)



Excellent voisinage (vue partielle)

1 commentaire:

  1. Dire que même les Chinois n'auront bientôt plus le droit de déguster leurs canins qui, comme les petites filles, aussi tendres peuvent-ils être, méritent parfois un bon coup de fourchette !

    RépondreSupprimer