jeudi 6 décembre 2018


   « Le Mérite est une foutaise », disait mon père, lequel avait terminé ses études de médecine en se concentrant sur le billard à trois bandes et la lecture de Jean Giono.
    « Pendant que je me reposais, j’ai vu de modestes ouvriers se rendre au travail à vélo, sous la pluie, ajoutait-il. Rien ne peut justifier la différence de salaire entre un maçon et un pneumologue. »
    Il était anarcho-militariste, ce qui est suffisamment rare pour être mentionné. « Il faut envoyer l’armée ! tonnait-il régulièrement.»
    Selon lui, sitôt qu’un gréviste arrachait un pavé pour le lancer sur autre chose qu’un homme politique, l’armée devait intervenir. Une vieille dame était renversée par un voyou ? L’armée. Un entrepreneur brimait ses employés ? L’armée. Quelques bûcherons abattaient des arbres ? L’armée. Etc.
    À l’entendre, le militaire était un homme juste et rigoureux, alors que la police était « exclusivement composée d’abrutis par l’alcool. » Force devait donc revenir aux soldats, lesquels devaient avoir pour seul but d’aider les plus malchanceux.
    Il haïssait le communisme, car, « de tous les hommes, seul le chef d’État-Major des armées possède une vision claire de la situation. »
    Bien entendu, il votait pour l’extrême-gauche, car il était à la fois pour et contre tout.
    Deux jours avant sa mort, et sous forte dose de morphine, il avait retourné tout ce qui se trouvait dans sa maison - chaises, tables, vaisselle, etc, ainsi que ses quelques gravures que j’avais retrouvées face contre le sol, alors qu’il reposait sur son lit, les pieds posés sur l’oreiller et la tête dans le vide.

(1892)

 

Les Enfants du paradis


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