lundi 14 juin 2021

    Dans son anthropologie sélective, Michéa considère que « seul un être immature peut aimer le pouvoir, la richesse ou la “célébrité” » (Le Complexe d’Orphée, p. 343). Hélas pour lui, peut-être pour nous aussi, ce goût effréné fait intégralement partie des possibilités passionnelles de « la nature commune à tous », n’importe qui, « peuple » ou autre, convenablement « mis en situation » y cédera, et ça n’est pas de le déclarer pathologique qui viendra à bout de ses tendances les plus dangereuses – mais d’en faire l’analyse réaliste et d’imaginer en conséquence les barrières institutionnelles à lui opposer.

    Faute de ces prudences élémentaires, on en vient comme Michéa à déclarer, dans un parfait salmigondis de catégories, que la « common decency » (on ne sait pas ce que c’est) a son lieu naturel dans le « peuple des gens ordinaires » (on ne sait pas qui c’est).

(…)

    Partir, quitter : voilà ce qu’a autorisé la modernité individualiste. Si « retourner » est le mot d’ordre michéen, il est à craindre que sa déploration reste sans suite. Non pas que retourner ne soit pas parfois une chose belle et bonne ; souvent, d’ailleurs, les gens rentrent – Ulysse, déjà, paraît-il. C’est juste qu’il faudrait leur foutre la paix et les laisser rentrer s’ils veulent. Et aussi tranquilliser les inquiétudes michéennes en lui disant que partir n’est pas nécessairement devenir atome.

(…)

    « Il faut être à nouveau décent », voilà l’unique proposition en laquelle s’épuise la politique michéenne de la « common decency ». Mais l’on n’a jamais fait une politique avec des appels à la vertu, fût-elle supposément « commune ». Et l’on en fait d’autant moins dans le cas présent que, déclarant explicitement son projet de rembobiner, Michéa est bien incapable de dire jusqu’où exactement. C’est que le monde des désirs libérés lui est si hostile en bloc et en principe qu’il ne dispose plus du moindre critère pour y faire un tri.

(Frédéric Lordon)

 

 

 



2 commentaires:

  1. Bonsoir! J'avais l'idée que la common decency était d'origine orwellienne (?). Quoi qu'il en soit, je reconnais que la notion est floue. U exemple cependant de cette décence ordinaire au quotidien : cela s'est produit de nombreuses années à l'identique entre mon père et un ami voisin, tous deux bien avancés en âge, Afin de labourer son jardin potager au printemps, papa appelait à la rescousse son ami qui disposait du matériel adéquat. A la fin de la corvée, autour d'un verre, papa glisse la main dans sa poche et en extrait un billet de banque qu'il tend à son ami. Celui-ci recule de trois pas et lui dit "t'es fou ou quoi? c'est beaucoup trop!!". Suit une discussion véhémente au terme de laquelle le voisin dit :Bon, je donnerai aux petits enfants". Trois éléments, en tout cas, me semblent, sur la base de cette anecdote, composer cette common decency : le sens de la valeur de l'argent, le sens de la valeur du travail / service, la porte ouverte à une "négociation" dont les parties savent qu'elle sera positive. En creux, nous somme là très loin de la common indecency de Jeff Bezos, ses acolytes... et nous-mêmes plus souvent que nous le voudrions.
    PS je suis arrivé sur votre blog via une recherche sur Dabrowski... et je m'y promène avec grand plaisir!
    Roland Bourdin

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    1. L'idée de "Common decency" vient en effet d'Orwell, mais comme l'a très justement dit le brillant Frédéric Lordon, personne ne sait exactement de quoi il s'agit - sauf à parier que "la majorité" serait un monolithe de sagesse et de tempérance, pari osé.

      Lire également le très roboratif "Contre le peuple" de Frédéric Schiffter - d'une lucidité exemplaire.

      Bienvenue dans les jardins de l'Orée, cher Roland Bourdin.

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