dimanche 9 décembre 2018

   Moi-même, cependant, entraîné par le désir de laisser un nom à la postérité, et ne voulant pas être le seul qui n'usât pas de la liberté de feindre, j'ai résolu, n'ayant rien de vrai à raconter, vu qu'il ne m'est arrivé aucune aventure digne d'intérêt, de me rabattre sur un mensonge beaucoup plus raisonnable que ceux des autres.

(Lucien de Samosate)



Lucienne des Steppes de l'Éther

   Mésange, ma sœur, tu viens de m’offrir de fortes émotions en te jetant sur ma fenêtre. J’ai pensé qu’un être humain me demandait, ce qui m’a violemment contrarié. Ensuite, voyant que tu gisais sur le sol, j’ai pensé que tu étais morte…
    Par miracle, tu as prestement repris ton vol, et j’ai ressenti ce moment d’euphorie que seuls connaissent les vagabonds et les fous, lesquels obtiennent le feu en échange de l’insatisfaction.

(1890)




samedi 8 décembre 2018

   En route vers les confins de l’après-galaxie dans sa navette spatiale, le Stagirite se remémora le résultat de ses travaux : sa main n’était pas un outil, mais plusieurs.
   Apercevant une lueur sur l’écran de contrôle et bien décidé à manœuvrer dans l’illimité, il prit soudainement conscience que le tableau de bord était dépourvu de leviers.
    « Ça alors ! s’écria-t-il dans le silence des espaces infinis. Quel est l’imbécile qui a branché le pilote automatique en l’absence de commande vocale ? »

(1893)


Laurent Alexandre avait oublié de prévenir la base

vendredi 7 décembre 2018

   Splendeur ultime du phare éteint dans la nuit noire.

(1870)


   Qui n’a pas couru le cent mètres départ arrêté, sous une pluie sévère et avec un ballot de foin sous le bras, jamais ne connaîtra le sens du mot Fraternité.

(1873)


Tel Abebe Bikila

   L’entre-deux-siestes et l’entre-deux-étreintes sont les passages les plus pénibles de l’existence. Quand, par mégarde, la sieste vient après l’étreinte, seul une infusion de taupicide peut nous sauver du réveil en plein jour.

(1891)

 

Le souricide, ce palliatif

   Le cri d’horreur du nouveau-né et la perplexité du mourant offrent une base équilibrée pour l’élaboration d’une philosophie raisonnable.

(1881)


jeudi 6 décembre 2018


   « Le Mérite est une foutaise », disait mon père, lequel avait terminé ses études de médecine en se concentrant sur le billard à trois bandes et la lecture de Jean Giono.
    « Pendant que je me reposais, j’ai vu de modestes ouvriers se rendre au travail à vélo, sous la pluie, ajoutait-il. Rien ne peut justifier la différence de salaire entre un maçon et un pneumologue. »
    Il était anarcho-militariste, ce qui est suffisamment rare pour être mentionné. « Il faut envoyer l’armée ! tonnait-il régulièrement.»
    Selon lui, sitôt qu’un gréviste arrachait un pavé pour le lancer sur autre chose qu’un homme politique, l’armée devait intervenir. Une vieille dame était renversée par un voyou ? L’armée. Un entrepreneur brimait ses employés ? L’armée. Quelques bûcherons abattaient des arbres ? L’armée. Etc.
    À l’entendre, le militaire était un homme juste et rigoureux, alors que la police était « exclusivement composée d’abrutis par l’alcool. » Force devait donc revenir aux soldats, lesquels devaient avoir pour seul but d’aider les plus malchanceux.
    Il haïssait le communisme, car, « de tous les hommes, seul le chef d’État-Major des armées possède une vision claire de la situation. »
    Bien entendu, il votait pour l’extrême-gauche, car il était à la fois pour et contre tout.
    Deux jours avant sa mort, et sous forte dose de morphine, il avait retourné tout ce qui se trouvait dans sa maison - chaises, tables, vaisselle, etc, ainsi que ses quelques gravures que j’avais retrouvées face contre le sol, alors qu’il reposait sur son lit, les pieds posés sur l’oreiller et la tête dans le vide.

(1892)

 

Les Enfants du paradis


mardi 4 décembre 2018

   Je suis en faveur du préceptorat, à condition qu’il soit confié à un philosophe capable d’anéantir tout dogmatisme et quête de sens, pratiquant les arts martiaux et amoureux des arbrisseaux en fleurs.

(1879)


Arbuste, à la rigueur

   S’inventer un monde à soi, mais en sortir de temps à autre, pour comparer. (Ce que l’on nomme déni du réel me semble quelque chose de tout à fait respectable.)

(1868)


Le retour du refoulé

lundi 3 décembre 2018

   Je vais donc raconter des faits que je n'ai pas vus, des aventures qui ne me sont pas arrivées et que je ne tiens de personne ; j'y ajoute des choses qui n'existent nullement, et qui ne peuvent pas être : il faut donc que les lecteurs n'en croient absolument rien.

(Lucien de Samosate)


Lucienne de Samosate des Sphères

samedi 1 décembre 2018

   Il n’est pas rare qu’une mauvaise nouvelle nous offre un regain d’énergie.

(1889)


   Choisissez une soirée hivernale de fin d’automne, où souffle un vent de quatre à cinq beaufort venant du sud - ce qui est fréquent en cas de pré-apocalypse.
    Munissez-vous d’une lampe frontale et enfourchez un vélo tout-suspendu. Traversez la forêt proche de part en part, en changeant de cap au hasard. Laissez-vous flotter dans les parfums d’humus. Naviguez au près serré puis au grand largue, vent arrière et vent debout.
   Chacune des variations du terrain vous fera traverser les Steppes de l’instant, et en moins de quelques minutes vous aurez atteint l’Éther, à cet endroit où l’ivresse vous rendra fou.
    On peut difficilement trouver plus bel endroit sur terre. J'y vis depuis une dizaine d’années déjà, et pour rien au monde je ne voudrais revenir à moi.

(1537)

 

Le Scribe-mite de l'Orée

   Je n’aime pas les hommes, j’aime les fragments d’homme. Les vrais amis se comptent sur les doigts d’une main, mais ces doigts n’ont pas toutes leurs phalanges.

(1888)


Photographie - Sergey Uryadnikov

   Come away, O human child!
   To the waters and the wild
   With a faery, hand in hand,
   For the world’s more full of weeping than you can understand.




   Sauve-toi, enfant de l'homme !
   Fuis vers les bois et les eaux sauvages,
   Avec une fée, main dans la main,
   Car le monde est plus empli de larmes que tu ne peux l'imaginer.

(William Butler Yeats)


vendredi 30 novembre 2018

   Il me semblait que la grande calamité s’était déjà manifestée, que je ne pouvais pas être plus véritablement seul que je n’étais à ce moment. Je résolus de ne plus tenir à rien désormais, de n’attendre plus rien, de vivre comme un animal, comme une bête de proie, comme un pirate, comme un pillard.

(Henry Miller)

 

Veinards
   La planète Finance entra en collision avec la Terre au début du XXIe siècle. De « Big Brother » à « Mad Max », du « Meilleur des mondes" à « La Guerre du feu », chaque jour rapprochait l'humanité de « Délivrance ».

(1884)

 

Au sein du Village Global




 

   Ces hommes étaient docteur en ceci, et les voilà post-docteur. Il y tiennent fermement.
    « Je vous présente le post-docteur untel. »
    Nous progressons tous azimuts : le double-post est en vue.

(1883)


Jamais vu des bêtes aussi bêtes, dit Chèvre Catin

   Sans les autres, nous ne sommes rien, mais avec eux nous sommes déçus.

(1882)

 

Sous la Grotte Notre Dame : des chèvres

   Nous l’attendons toujours, ce penseur, ce philosophe, ce poète, cet homme politique, ce romancier, etc, qui répondra à son contradicteur :
   - C’est bien possible, il m’est arrivé d’écrire des conneries.

(1880)


jeudi 29 novembre 2018

   On ne peut qu’admirer la force de volonté dont font preuve les grands singes pour ne pas devenir des hommes.

(Eric Chevillard)

 

Photographie - Jean-Jacques Alcalay

mercredi 28 novembre 2018

   TYCHIADÈS. Ainsi donc, Simon, le métier de parasite est un art ?

   SIMON. Certainement, et j'en suis un adepte.


(Lucien de Samosate, Éloge du parasite)



 

Frère Lucien des Sphères,



Grand navigateur


   Ce qui complique tout, c'est le besoin de faire. Comme un enfant dans la boue mais sans boue. Et pas d'enfant. Seulement le besoin (...)

(Samuel Beckett)


Bien vu bien dit, Samuel, dit Arthur

   Avez-vous trop de vague à l’âme ? Changez d'air : lisez les critiques d'art contemporain. Effet garanti.

(1874)






Amateur d'art dissout

   Enfant, je pris le premier volume qui me passa sous la main et parcourus « Le Gai savoir ». N’y comprenant rien, mais étant bien décidé à faire l’intéressant auprès de mes petites amies, j’inventai son contenu.
    « Plus on apprend et plus notre bonheur s’accroît, disais-je. Apprenons, apprenons encore et viendra l’extase ! La gaieté est dans les livres ! » Etc. J’improvisais de branlantes élocutions pour inviter mes fiancées à ôter leur T-shirt.
    Ensuite, plusieurs années passèrent, et lorsque je fus en mesure de comprendre quelques lignes de ce livre, la honte m’envahit.

    (C’est Peter Sloterdijk qui a déniché la plus belle phrase de toute la correspondance du moustachu délirant: « L’héroïsme est la bonne volonté qui accepte le naufrage absolu de soi-même. » Dans La Compétition des bonnes nouvelles, il nous confirme que ce gai savoir est en réalité désespérant.)

    Cependant, en vieillissant, et alors que je suis moi-même devenu complètement fou, le souvenir de ces aréoles géniales me revient. Je comprendrai toujours cet adolescent idiot mais débrouillard, lequel finit par ouvrir la porte du paradis en agitant un bâton de sorcier dans la fumée.
    Ai-je beaucoup changé depuis cette époque ? Transformé peu à peu en ursidé, je me contente à présent de grommeler, ce qui ne semble pas déplaire...
    Il faut dire que mes amies ont vieilli elles aussi, même si elles ont conservé un cœur de petite fille rageuse.

(1876)


Houbiste et Horla