vendredi 19 octobre 2018

Je ne puis m’empêcher de m’écrier :

     — On n’a pas le droit…

Mais le bonhomme m’interrompt…

     — Contre les petits et les malheureux, contre tous les êtres qui sont sans défense, on a toujours le droit, monsieur… on a toujours le droit !…

Puis, après un silence pénible, le vieux jardinier reprend :

     — J’en ai déjà bien vu des gens qu’on a enfermés !… Eh bien ! ils n’étaient pas fous… On les a enfermés parce que les uns étaient trop tristes, les autres étaient trop gais… D’abord, moi, je crois qu’il n’y a pas de fous !… il y a des gens qui ont leur idée…, il y a des gens qu’on ne comprend pas bien… Voilà tout !…

 (Octave Mirbeau)


 


La Folle - À lire sans tarder - Ici

mardi 16 octobre 2018

   Quand je pense à Rimbaud, je rigole et c’est à mon tour de vous dire merde !, ô mes frères, les poètes, de Claudel à Aragon, vous qui avez si mal traité l’enfant de génie qu’était Arthur que vous avez fait un "cas" de sa personnalité et de son génie un "problème" comme si vous reluquiez encore du côté des grands pontifes de l’Université et comme si vous trembliez toujours sous la férule des pions pour obtenir une bonne note ou décrocher un diplôme d’intelligence, et, en voulant relire vos livres, je me suis mis à rigoler de plus en plus fort car que restera-t-il l’an prochain de vos déclarations et de vos imprimés ?


                     *


   On ne peut écrire qu'un livre, ou plusieurs fois le même livre. C'est pourquoi tous les beaux livres se ressemblent. Ils sont tous autobiographiques.


                     *


   Il faut savoir être bête et content.




(Blaise Cendrars)



lundi 15 octobre 2018

    N’oublions jamais l’un des fondements de la psychologie des profondeurs : quand un homme prétend agir pour telle raison, commençons par éliminer cette raison comme fondement de ses actions.
    Untel prétend avoir comme vocation le sauvetage de l’humanité, alors qu’en réalité il rêve de revêtir la toge d’Empereur. (Chaque homme aimerait modeler l’environnement selon ses lubies, et plus encore enseigner aux autres la façon de vivre en Saint homme. Confucianisme et taoïsme sont aussi dissemblables que possible - Étiemble, dans sa remarquable préface aux textes taoïstes, l’a très bien démontré. Confucius est moraliste, il enseigne aux hommes la façon d’avoir une vie Juste. Lao-tseu n’enseigne rien du tout : il vit sans ambition aucune, selon ses goûts et sans intervenir, laissant à chacun le soin de l’imiter - ou pas.)
    La recherche de l’Absolu mène à l’anéantissement - tout autant que l’effacement de soi, mais ce dernier a tout de même une autre allure.

(1781)


dimanche 7 octobre 2018

   Je trouvai le père Hortus dans son clos. C’était un vieux petit bonhomme, très rouge de peau, très blanc de cheveux, et qui, en manches de chemise, le chef couvert d’un chapeau de paille, en forme de tente, jouait du cornet à pistons devant un hibiscus.

(Octave Mirbeau)

   « La vie débute le jour où l’on commence un jardin », dit avec justesse un proverbe zen. Cependant, rejetez la méticulosité du jardinier japonais - le bonsaï dans son pot constitue un des sommets de l’abjection. Laissez se développer plantes et arbrisseaux en intervenant le moins possible. De temps à autre, ajoutez une touche de couleur ou aidez la croissance de telle plantule qui vous semble agréable.
    Soyez optimistes : le jardin admirable apparaîtra après la mort du jardinier. (C’est ce que je pense à chaque fois que je marche sur le sentier dans l’obscurité, avant de me mettre au lit - l’euphorie me gagne à l’idée de mon évaporation imminente.)
    Gardez la foi, mes frères, l’extase vient toujours après l’effroi : en sortant de son terrier après de longues années d’exil, le dernier homme aura sous les yeux la naissance du monde.

(1789)

 
"Si la Terre tourne, c'est son affaire", dit Chèvre Schifftérina

dimanche 30 septembre 2018

   Des ennemis ? Pour avoir des ennemis, il faut s’y intéresser.

(1479)



La moitié du Chœur

   Les reproches qui m’ont été adressés se résument toujours à celui-ci, dont je ne nommerai même pas le gracieux auteur : « Si tout le monde allait rêver, l’Humanité finirait : il est donc beaucoup plus utile de faire des bottes. » - Brave homme, si tout le monde se mettait à faire des bottes, l’Humanité finirait également. Il est vrai que nos successeurs sur la planète pourraient s’écrier avec orgueil à la vue de nos produits : « Comme nos devanciers se chaussaient bien ! ... »

(Auguste de Villiers de L'Isle-Adam)




Nos successeurs

mardi 25 septembre 2018

   Le droit à l'errance (...) est vital, et ce monde est en train aussi de le tuer.

(Aurélien Barrau)


Aurélien, par ici

   "Un job à la con est une forme d’emploi rémunéré qui est si totalement inutile, superflue ou néfaste, que même le salarié ne parvient pas à justifier son existence bien qu’il se sente obligé de faire croire qu’il n’en est rien."

(David Graeber)


 

dimanche 23 septembre 2018

   Je me sentais devenir enragé, car oui, vraiment, ce que je supportais le plus mal dans la vie, c'était l'absence d'harmonie, ces cris, cette vulgarité, comme si l'on se promenait éternellement dans une fête foraine, et au bout du compte, rien qu'un désaccord profond, une envie folle de se boucher les oreilles pour ne pas entendre ses propres hurlements.

(Jean-Pierre Martinet)


vendredi 21 septembre 2018

   « La littérature, c’est la transmission de l’enthousiasme »*, peut-on lire à notre époque aux Éditions Gallimard, lesquelles publient également de très beaux vers : « Dans l’incroyable délectation / de ton con fondant.* »

   *Notre amour pour les plus justes visions du délirant chaos terrestre et de Georges Brassens nous interdit de nommer ici les malfaiteurs. 

(…)

Mais le pire de tous est un petit vocable
De trois lettres, pas plus, familier, coutumier,
Il est inexplicable, il est irrévocable,
Honte à celui-là qui l'employa le premier.

Honte à celui-là qui, par dépit, par gageure,
Dota du même terme, en son fiel venimeux,
Ce grand ami de l'homme et la cinglante injure,
Celui-là, c'est probable, en était un fameux.

(…)





jeudi 20 septembre 2018

   Je ne tiens pas à faire preuve d'humilité vicieuse.

(René)


   J’avais trente ans et je ne m’étais toujours pas remis de ma naissance. Je cohabitais avec une petite amazone musculeuse à la mâchoire carrée.
    « La protectrice d’Alexandre le bienheureux », disait-elle. À l’heure de mon réveil, elle se mettait au lit. Nous vivions en alternance.
    « En parallèle », précisait-elle.
    Ce soir-là, j’avais été invité à raconter quelques-unes de mes histoires dans une salle de spectacle. Devant celle-ci étaient garées les automobiles des musiciens, constellées d’auto-collants à la gloire de la Solidarité et de l’Entraide.
    Dans le couloir de l’entrée, quelques clochards se dissolvaient lentement dans la pénombre.
    Dans les loges, les musiciens se jetaient les sandwiches à la figure et renversaient leurs boissons sur le sol, tout en éteignant leurs cigarettes dans de grandes bouteilles d’eau fraîche. C’était Rock’n Roll.
    Après avoir pris mon calmant, je me rendis sur scène pour faire face au vide, puis je revins m’asseoir au milieu du néant. Mâchoire était absente. Assommé, j'allai m'allonger dans une loge déserte. Quand elle réapparut, elle m’emporta loin de ces insoumis - le plus rebelle d’entre eux est maintenant Chef de bureau à l’Office National de l’Emploi.
    C’est bien plus tard que j’appris qu’elle avait sauvé quelques assiettes garnies, et de l’alcool, pour offrir l’ensemble aux infortunés célestes. Quant aux Têtes d’affiche, elles avaient simplement tout saccagé.
    Depuis lors, quand un communiste primaire jette son regard noir sur une femme indépendante qui doute, je m’éloigne au plus vite, de peur que le souvenir de cette petite guerrière ne réapparaisse, que des larmes me viennent aux yeux et que tout devienne dangereux.
    L'attention pour les autres, lorsqu'elle émane de ceux qui ont eu de la chance, est la chose la plus détestée au monde.

(1625)








mercredi 19 septembre 2018

   Bien trop attachant pour que l’on prenne le risque de s’attacher à lui, il feignait d’être détaché car il était attaché à tout.
    « Personne n’est plus bavard qu’un prétendu taoïste », se disait-il en riant de lui-même.

(1701)


Phylactère, mon Absolu

   Vers la fin de sa vie, Henri Laborit émettait des doutes quant à l’utilité de sa principale découverte - le largactil, précurseur des benzodiazépines. Le souhait du neurobiologiste était de vider les hôpitaux psychiatriques, mais dans la réalité il constatait que ces nouvelles molécules permettaient à l’homme de supporter une société de plus en plus réglementée, et par là même insupportable.
    Alexandre Grothendieck quitta le monde de la recherche à l’instant où il s’aperçut de la possibilité d’anéantissement total où conduisait son travail.
    Au sommet de la reconnaissance, Ralph Steadman reconnut qu’il avait lui-même contribué activement à la surabondance induite par la société de consommation qu’il n’avait cessé de dénoncer.
    L’homme supérieur en conscience ne peut trouver d’issue, et le moraliste cherche à tendre vers un état qui le détruirait s’il l’atteignait. La connaissance approfondie des choses mène à la destruction de toute chose.
    Dans le meilleur des cas, l’honnête homme est absent.

(1786)


Que je me démène ou que je reste coi

jeudi 13 septembre 2018

   Au plus les gens auraient de choses à dire, au moins ils ont envie d'en parler, soit parce qu'au fond il ne sont sûrs de rien, soit parce qu'ils se disent "À quoi bon ?", soit encore par amour de la solitude et de ce silence d'où ils tirent le peu qu'ils pourraient confier.

(Marc, Méditer faute de mieux)



Rien à voir - quoique -, mais c'est un bien bel endroit

mercredi 12 septembre 2018

   Suite à une longue conversation téléphonique avec un ami - je n’ai aucun ami et ne réponds jamais au téléphone -, j’ai essayé d’entrer à nouveau dans la vie du faune d’Arno Schmidt. Or, comme chacun sait, j’ai les romans en horreur. Et même s’il m’arrivait d’en lire quelques-uns autrefois, ce n’était jamais en suivant l’ordre des pages. J’entrais au hasard et parcourais le paysage en zig-zag, selon mon humeur. Cependant, je gardais à chaque fois les dernières lignes pour la fin. Un roman - toujours trop épais - se termine quelquefois par un passage rafraîchissant, surtout lorsque l’Auteur, lorsqu’il a du talent, abandonne enfin la littérature pour nous conter en quelques phrases l’extinction de cette calamité.
    En fin de volume, Jean-Claude Hémery - le malicieux traducteur - après avoir déclaré qu’Arno Schmidt était intraduisible, et rappelant l’accueil défavorable de quelques universitaires chagrins, nous livre une des plus gracieuses provocations de l’auteur :

    « Si tu as du succès, jette ta plume aux orties. »

    Enchanté par cette apparition, je me promets de relire ce roman dans plusieurs décennies.

(1783)


   Vers l’âge de quarante ans, j’étais entré dans un bar en chancelant et j’avais posé mon tapuscrit sur le comptoir. Au moment de commander un verre, sans m’adresser la parole, une adolescente s’était emparée de ces quelques feuilles qu’elle avait parcourues avec une attention redoutable. Elle m’avait ensuite regardé dans les yeux avec la détermination de celle qui est prête à dynamiter un belvédère, et m’avait dit : « Tout ce qui est écrit là-dedans est vrai. »
    Ce jour-là, en la voyant s’éloigner j'ai compris que je devais continuer de la même façon, jusqu’au bout, sans plus me soucier de rien.

(1781)

 

Tu n'as pas changé, mon amour

mardi 11 septembre 2018

   Il est incompréhensible qu’une démocratie - même bancale - se félicite de la présence d’un « Parti Islam » aux élections - lequel prône une grande sévérité face au divorce, la pénalisation de l'avortement et de l’euthanasie, et tutti quanti. Nous en avions terminé avec la bigoterie crapuleuse des curés, et voici qu’apparaissent les vertes vallées des ayatollahs. La frustration sexuelle et le mépris envers la femme indocile - c’est la même chose - caractérisent le pleutre et le demeuré.

(1782)

            

                   Rythm'n'blues

lundi 10 septembre 2018

   après quoi
   viendra demain
   et quelqu'un dira
   qu'aujourd'hui n'a pas été
   et qu'en fin de compte
   demain n'a pas été non plus
   et des mots de sable
   des mots de sciure
   des mots de feutre
   des mots de -


(Patrik Ourednik)




   (...)

   C’est ce genre de nature que je devrais avoir,
   je voudrais être de l’herbe inférieure
   faire confiance   à des cieux secourables,
   de l’herbe qui jamais n’expire.



(Johannes Kühn)


vendredi 7 septembre 2018

   Pourquoi certain écrit-il ? Parce qu'il n'a pas assez de caractère pour ne pas écrire.

(Karl Kraus)



Dans la peau du caprin

jeudi 6 septembre 2018

   Le démantèlement des centrales nucléaires, incluant le stockage et la surveillance des déchets toxiques pendant plusieurs millénaires, demandera plus d’énergie que celle produite par ces ouvrages d'art pendant leurs belles années. Heureusement, nous manquerons rapidement d’argent pour faire les travaux, et il suffira de ne plus y penser.

(1778)


   Lorsque nous apprécions un inconnu, nous avons envie de le découvrir davantage. Il nous arrive même de l’aimer, et c’est alors que le moindre de ses défauts nous semble insupportable. (Nos ennemis ne peuvent imaginer le bien qu’ils nous procurent, surtout lorsque nous les connaissons peu.)
   Si l’entente entre l’ortie sauvage et le fumier semble à peu près correcte, on ne peut en dire autant des relations entre deux voisins de palier, tous deux se déclarant pourtant bons patriotes.
   Ah, mes amis, que ne sommes-nous des légumes en plein air !
   Tout approfondissement mène au cataclysme.

(1777)

 

Entre la corne et le ciel